Un article qui fait suite à des échanges directs avec des parents que j’accompagne, des récits que l’on m’a transmis, et plus spécifiquement puisque c’était une lettre ouverte relayée dans la presse, ce témoignage particulier, que je vous partage ici, et que j’ai découvert via Marie-Hélène Lahaye, dont je salue le travail mené depuis des années au passage.
Si vous souhaitez témoignez de votre propre expérience de grossesse et enfantement dans cette période de pandémie, une enquête nationale est lancée, avec un questionnaire anonyme qui prend environ 15 minutes à remplir et sera extrêmement précieux pour prendre la mesure de ce que les femmes ont globalement vécu pendant cette période si particulière.
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Depuis 2 jours mon cœur de doula est en colère. En colère de ce que j’entends, de ce que je lis, de la façon dont les femmes ont donné naissance en temps de covid. On savait que ça serait dur, que les partenaires ne soient pas là, on pensait avoir échappé au pire en entendant qu’ils seraient admis dans les salles de naissance à partir du travail actif. Mais ce que nous commençons à lire, à entendre, de la période de prétravail, des suites de couches et parfois des protocoles encore plus rigoureux, tout cela sans un accompagnement humain renforcé, me glace le cœur et le sang.
Je suis en colère de lire et d’entendre que des femmes ont été laissé sans aucune ressource humaine, seule, pendant des heures, avec des contractions jugées inefficaces et donc ne nécessitant pas d’accompagnement. Mais what ?! Est-ce que les maternités pourraient s’il vous plaît s’adapter à ce que l’on sait aujourd’hui des besoins des femmes qui enfantent ? Est-ce que ça serait possible de juste se tenir informé des progrès de la recherche, et d’ajuster les protocoles en fonction ? Est-ce que ce n’est pas sensé être ça la médecine ? Il y a maintenant des centaines de livres, d’études, de films, des dizaines d’années de recul sur des méthodes qui font leur preuve et qui montrent que les mamans ont besoin d’accompagnement humain quand elles accouchent. Rappelons que l’oms a déclaré en avril 2020 que toute femme qui enfante doit avoir le droit de vivre cet évènement dans le respect et la dignité, et que cela implique au sein des recommandations même de l’oms d’être accompagnée tout au long du processus de la naissance, par la personne de son choix.
Les priver de cela, ce n’est pas seulement les priver de leur humanité. Même les animaux s’organisent pour permettre aux individus femelles de leur groupe de mettre au monde leurs petits en sécurité. Ce sont tout simplement des notions instinctives de survie de l’espèce les plus basiques. Entendre qu’une maman a été laissée seule pendant des heures, sans aucun accompagnement, dans un endroit inconnu, froid, livrée à la peur et à la douleur est insupportable pour moi. C’est un traitement qui n’est pas digne ni de notre humanité, ni de notre animalité. C’est considérer que nous, humaines, pouvons mettre au monde nos bébés comme un sac qui se vide, sans une émotion, sans un mot et sans un regard.
Alors oui, je suis en colère, mais je dois l’admettre je ne suis pas surprise. Finalement cela met à jour une situation que beaucoup de professionnelles de la périnatalité, de parents et d’associations dénoncent et déplorent depuis des années. C’est bien simple : ôtez aux femmes le soutien de leurs partenaires, et voilà que l’inhumanité du système d’accueil et d’accouchement en maternité explose aux yeux de toutes. Voilà qu’on s’aperçoit que ça n’est pas possible d’enfanter ici, dans ces conditions. Enlevez simplement la présence des pères, et l’on s’aperçoit à quel point c’est insoutenable : monitoring, touchers vaginaux, une péridurale quand c’est le moment et ciao, débrouillez-vous madame et maintenant il va falloir pousser. Quand ce n’est pas en plus des violences obstétricales concrètes comme des ouvertures manuelles du col et autres gestes délétèrent, pratiqués encore et toujours sans consentement de la maman, ce qui est tout simplement interdit par la loi.
Les pères et deuxièmes parents sont importants. Il est essentiel qu’ils puissent être présents à la naissance auprès de leur compagne, pour soutenir la maman et pour eux-mêmes, pour ce moment fondateur de la naissance de leur bébé. Mais si pour une raison X ou Y ils ne peuvent pas être là, les femmes peuvent enfanter sans eux. Je ne dis pas qu’elles se passent de cette présence avec joie ni facilité. Simplement que le corps et le psychisme d’une femme peut enfanter son bébé sans le deuxième parent. Elle a cette force en elle, et pendant des siècles les pères n’assistaient pas à la naissance de leur bébé. Les femmes ont cette capacité, intrinsèquement liée à la survie de l’espèce de pouvoir accoucher seules s’il le faut. Ce qu’elles ne peuvent pas, c’est enfanter seule, ET hors de leur cocon, ET dans un milieu froid et inconnu ET sans aucune autre présence rassurante et bienveillante auprès d’elle. Un accouchement de cette sorte ne respecte pas le processus physiologique de la naissance. Aucun mammifère ne peut accoucher de cette façon sans difficulté et sans trauma. Nous ne sommes pas faites pour enfanter de cette façon. Nous ne sommes pas faites pour enfanter sous les néons, dans une pièce froide, avec des étrangers comme seuls interlocuteurs, et aucun contact rassurant. Le processus de la naissance ne peut pas se dérouler normalement quand on accouche de cette manière, comme un animal apeuré mis en captivité au milieu d’inconnus.
Les humaines ont besoin d’un environnement rassurant, à la fois matériel et humain. Ce n’est pas moi qui l’invente et le brandit pour affaiblir le pouvoir des médecins et des hôpitaux. Ce sont des médecins, des chercheurs et des spécialistes de la naissance qui le disent, pour que les hôpitaux évoluent. Mon souhait n’est pas que les femmes accouchent chez elles ou dans la forêt, mais que les besoins physiologiques des femmes soient respectés, au sein des maternités. Ma colère n’est pas contre telle professionnelle, tel médecin. Je sais qu’il y en a de fantastiques, je sais que c’est un travail difficile et extraordinaire. Ma colère est contre ce système des naissances qui ne met pas au cœur de son organisation les besoins des femmes, mais les besoins économiques et structurels des maternités. Or la crise que nous traversons, dont nous espérons sortir peu à peu, a démontré que ce type de choix en matière de santé n’est pas un choix tenable, ni pour l’équilibre de notre système de soins, ni pour l’économie : c’est un mauvais calcul, un calcul à court terme. Toutes ces femmes qui n’ont pas été respectées dans leurs besoins physiologiques peuvent garder des traumas, et ces traumas ont non seulement un impact sur leur vie, mais sur l’ensemble de la famille. Ce sont autant de mères, de pères, d’enfants et de bébés qui vont se retrouver potentiellement fragilisés dans tous les aspects de leur vie, non pas pour quelques jours ou semaines, mais pour des mois et des années parfois, car l’enfantement est un évènement fondateur de la vie des femmes, des hommes et des bébés. Est-ce que nous voulons cela ? Est-ce que c’est ce que nous attendons et espérons des endroits où nous donnons la vie ? Des lieux et des personnes sensées prendre soin de nous et de nos bébés ?
Alors que nous savons aujourd’hui ce dont les femmes et les familles ont besoin pour faciliter l’arrivée d’un nouveau-né, il est temps de le mettre en action et d’accueillir dignement les petits humains d’aujourd’hui et de demain.
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Kristelle Cardeur Doula Karma Mamas Avignon